Nous avons eu le plaisir de conduire un entretien avec Paula Forteza, députée des Français à l’étranger le 18 mars dernier, quelques jours après la Journée internationale de la lutte pour les droits des femmes. Le thème de notre entretien : un internet féministe. 

Cette notion d’internet féministe (ou cyberféminisme) se veut un principe fondamental de la communauté Decidim ; plusieurs initiatives ont été prises pour lutter pour des espaces sûrs et contre les biais de genre inhérents à un service technologique (plus de détails ici). N’hésitez pas à consulter notre article sur l’inclusion numérique – un enjeu d’importance pour la participation.

Les mouvements visant à défendre les biens communs numériques et la féminisation d’internet convergent sur plusieurs niveaux : le pouvoir d’agir de la communauté, des principes démocratiques au cœur du développement technologique, l’ambition de mettre en place des espaces sûrs de discussion pour tou.te.s, le non-déterminisme technologique et la couche culturelle à apporter…  

L’article ci-présent est une retranscription de l’entretien. 

Paula forteza : l’internet féministe

Comment définiriez-vous un internet féministe ? 

Un internet féministe doit avoir au moins 3 caractéristiques : 

  • L’internet féministe doit être un espace sûr où les femmes se sentent en sécurité, où elles ne sont pas harcelées. On sait aujourd’hui que les nouvelles technologies peuvent faciliter les violences de genre à tous niveaux et il faudrait un espace où tout ça est pris en compte.   

  • L’internet féministe est un espace non discriminant. Les femmes ou des minorités n’y sont pas invisibilisées et cet internet lutte contre les biais de genre. 

  • Enfin, l’internet féministe est un internet qui donne du pouvoir d’agir aux femmes. Il devrait donner de nouveaux outils et de nouveaux espaces aux femmes et aux mouvements féministes. La lutte de ces derniers s’est amplifiée avec les outils en ligne (réseaux sociaux etc.) mais il faut leur donner davantage de place dans l’univers technologique comme dans les entreprises du secteur technologique et les espaces contributifs en ligne.   

Comment lutter contre les biais de genre sur internet si la population dans le secteur technologique est très inégale ? 

C’est une question fondamentale. Dressons le tableau du pourcentage de femmes chez Twitter, Facebook et Google. 

Chez Facebook, il y a 68% d’hommes au sein de l’entreprise, 77% d’hommes dans les postes de cadres supérieurs et 85% d’hommes dans les emplois techniques, Source. Chez Twitter, ce sont 66% d’hommes dans l’entreprise, 78% d’hommes dirigeants et 87% d’hommes dans les emplois techniques, Source. Chez Google, 69% d’hommes dans l’entreprise, 76% d’hommes dirigeants et 81% d’hommes dans les emplois techniques, Source.

Dans la plupart des cas, les femmes du secteur technologique ne sont ni dans des postes liés à la technologie ni dans des postes de direction mais très souvent dans le pôle communication. On peut faire ce constat dans plusieurs secteurs.  

L’exemple de Wikipédia est aussi parlant : il y a seulement 18% de biographies de femmes sur Wikipédia en 2020 et ces biographies sont souvent plus courtes et moins élaborées que celles des hommes. Elles font référence à des questions liées à la famille ou aux relations amoureuses – à la vie privée des femmes – alors que celles des hommes ont davantage de détails sur les parcours professionnels. Ça reflète une réalité importante sur les contributeurs de la plateforme : seulement 8,8% de femmes contribuent à Wikipédia. 

Ça me fait également penser aux applications développées par des femmes pour comprendre le cycle menstruel par exemple. Ce genre d’applications n’existaient pas du tout avant que des femmes se mettent à les développer. C’est également ça un internet féministe : quand il y aura plus de femmes codeuses, ça donnera aussi des outils et des services qui seront bien plus adaptés aux besoins féminins. 

Je suis convaincue que c’est grâce aux femmes et aux praticiennes de ce secteur que l’internet et la technologie vont être féminisés. 

Comment expliquez-vous la convergence naturelle qui existe entre cette définition d’un internet féministe et les communs numériques ? 

Le lien entre les deux mouvements est clair. Un espace numérique qui sera respectueux, ouvert, où on va faire attention à l’autre, ça sera aussi un espace où tout est transparent, auditable, où nous donnons de la place et du pouvoir d’agir à la communauté. Ce ne sont pas des espaces hiérarchiques ou centralisés mais des espaces d’entraide. Les deux mouvements proviennent d’une logique communautaire. 

Par exemple, pour faire face à la haine en ligne : la meilleure solution pour la modérer serait d’instaurer des mécanismes de modération communautaire, sur la même logique que Wikipédia. Ces mécanismes pourront mener vers des espaces plus sains tant sur ce qui se dit que sur la manière d’agir face à des cas de cyber-harcèlement et de haine en ligne.  

Il y a aussi des contre-exemples à ça.

Il n’y a pas un déterminisme technologique à 100 %. Il y a certaines plateformes qui mettent en avant leur code ouvert et une logique de code is law* – c’est une première étape. Cependant, il y a aussi tout un travail humain et culturel qui ne dépend pas uniquement du code. 

Prenons l’exemple de Github. Une plateforme de collaboration pour créer du code ensemble qui va dans le même sens des mouvements que nous portons. Des femmes ont fait une expérience dans laquelle elles ont publié des commits (contributions) avec des noms d’hommes puis avec leurs propres noms de femmes.

Les commits étaient bien plus acceptés lorsqu’il s’agissait de commits publiés en tant qu’homme. Nous pouvons retrouver les mêmes logiques dans l’univers du gaming qui reste par moments misogyne et souvent renfermé sur lui-même. Il y a donc deux couches à prendre en considération : le déterminisme technologique et la dimension culturelle et comportementale qu’il faudra combattre à un autre niveau.

Du côté des communs numériques, quand on théorise un peu trop et qu’on parle de façon abstraite, on peut perdre des gens avec notre jargon et nos références. La façon de faire passer les messages et montrer l’impact et l’intérêt à des personnes qui ne sont pas de ce secteur, c’est de donner des exemples :

montrer que nous pouvons faire un tirage au sort sur les listes citoyennes ou récupérer des questions citoyennes et les poser au gouvernement tout en ayant la possibilité d’auditer le code de la technologie et de s’assurer qu’il n’y a pas eu de biais ou de trucage dans le comptage. Ces exemples sont des pas importants vers un internet féministe.

 

Ce combat va bien évidemment au-delà des plateformes de participation.

Le futur de l’IA s’écrit aujourd’hui sur des bases de données historiques.

Quelques exemples pour illustrer mon propos : 

  • Si vous tapez “bébé” sur Google, vous n’aurez que des bébés blancs. 

  • Le finnois est une langue neutre au niveau des genres. Si vous écrivez des bouts de phrases en finnois comme “X fait la vaisselle, X part au travail, X s’occupe de son enfant”, la traduction en français vous donnera l’état de notre société actuelle en traduisant par un pronom féminin ou masculin. Il faut renouveler les bases de données sur lesquelles nous fondons le futur de nos technologies. 

Qu’est-ce que la puissance publique pourrait mettre en place pour mettre en valeur les femmes dans ces environnements-là ?

C’est assez contre-intuitif car je suis députée et spécialiste du numérique mais je ne suis pas forcément pour le fait de trop légiférer dans la sphère du numérique. Les nouvelles technologies vont bien plus vite que la loi. La loi doit rester globale sur des principes technologiquement neutres pour laisser aux acteurs la marge de manœuvre pour innover et avancer. 

Les pouvoirs publics doivent agir à la source, sur le fait d’avoir plus de femmes dans les écoles informatiques, par exemple. Une idée qui n’est pas très populaire en France est celle des politiques de discrimination positive : il faudrait envisager des quotas et des bourses dédiées aux femmes.  

J’ai longtemps été contre les quotas, car je ne souhaitais pas vraiment être stigmatisée et qu’on me dise que ma place n’était justifiée que par mon genre. Mais ça ne se fait pas tout seul.

Il faudrait, quelques fois dans notre histoire contemporaine, mettre des petits coups de pouce pour accélérer le changement.

Le but étant de faire que les mentalités s’habituent à voir des femmes dans des postes précédemment inoccupés par celles-ci. Par ailleurs, les quotas doivent toujours être complétés par la création d’espaces sûrs pour garantir une opportunité égale à la prise de parole. 

Quand nous parlons d’internet féministe, du code féministe spécifiquement, il est compliqué d’essayer de forcer le développement technologique vers une certaine direction. On voit de plus en plus de députés qui se saisissent de ces enjeux numériques mais ils le font parfois de façon très maladroite. Les députés ne sont donc pas les plus pertinents ici. Celles qui savent le mieux comment combattre ces questions-là sont les praticiennes du numérique. Elles le vivent, peuvent le décrire, s’en faire les porte-paroles et agir pour que ça change. 

Il y a finalement la question de la protection des données personnelles pour les femmes. Le cas du revenge porn est un exemple bien trop courant de violation de données personnelles et doit être pris en compte dans les textes de lois. 

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