Le Contrat Social de Decidim, un texte fondateur

Le Contrat Social de Decidim, un texte fondateur

Nous reproduisons ici, pour la première fois en français, le « Contrat Social » de la plateforme Decidim, traduit du catalan en passant par l’anglais. Toute traduction implique nécessairement des choix, qui peuvent par endroit altérer l’intention initiale de la phrase, mais nous avons tenté de restituer au mieux l’esprit de l’original.

Le choix d’intituler ce document « Contrat social » est lourd de sens puisque ce concept est l’un des plus connus de la philosophie politique. Initialement théorisé par Grotius au 17ème siècle avant d’être popularisé par Hobbes, Locke et Rousseau, le contrat social constitue une hypothèse de réponse à plusieurs questions philosophiques fondamentales. L’objectif est en effet de fournir un cadre conceptuel permettant d’expliquer la fondation de la société et de comprendre pourquoi l’être humain se soumet à des règles auxquelles il n’a pas choisi explicitement de se soumettre.

L’idée derrière la reprise de cette notion par les fondateurs de Decidim est donc d’assumer le développement d’un nouveau fonctionnement politique à travers l’adoption de cette plateforme. C’est donc la marque d’un renouvellement de la compréhension de notre participation, en tant qu’individus politiques, à la société. Cette conception renouvelée du poids politique du citoyen est issue directement, dans le cas de Decidim, de la relation étroite des leaders du projet avec le mouvement des Indignés, qui souhaitait explicitement refonder l’organisation du pouvoir politique pour obtenir une démocratie plus ouverte.

Contrat Social

Charte valorisant les garanties démocratiques et la collaboration ouverte.

Ce texte est le contrat social que tous les membres du projet Decidim s’engagent sur l’honneur à respecter.

L’utilisation et le développement de la plateforme Decidim, par une institution ou un groupe de quelque nature que ce soit, implique l’entier accord et l’engagement pour ce Contrat Social.

Logiciel libre et contenu ouvert

Le code de la plateforme, ainsi que celui des modules, des bibliothèques logicielles ou de tout autre code développé pour son fonctionnement et son déploiement sera toujours un logiciel libre et gratuit, sous licence Affero GPLv3 ou une version plus récente [https://www.gnu.org/licenses/agpl-3.0.en.html] lorsque le code est neuf et sous une licence compatible avec celle citée ci-dessus lorsque le code est réutilisé.

De même, le contenu, les données, les APIs et/ou toute autre interface déployée dans un but d’interaction avec n’importe quel type d’utilisateur doit suivre des standards ouverts et interopérables (ex : OpenID, RSS, Ostatus, etc.), toujours en ayant pour objectif de tendre à leur compatibilité avec les standards ouverts les plus utilisés.

Dans le but d’assurer la transparence et la collaboration citoyenne au sein des processus participatifs, les contenus, textes, graphiques, polices, éléments audio, vidéo, ou tout autres éléments de design seront publiés sous une licence Creative Commons By-SA [https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/legalcode].

Les données disponibles sur la plateforme, particulièrement toutes les données pouvant être collectées de manière systématique à l’aide de scrappers ou d’autres techniques de consultation massive, seront publiées sous licence Open Data Commons Open Database License [http://opendatacommons.org/licenses/odbl], en formats standardisés et accessibles (tels que CSV, JSON, etc.) et, dès que possible, avec des outils qui facilitent l’analyse et la visualisation de données.

Transparence, traçabilité et intégrité

La plateforme et ses configuration, développement, déploiement et utilisation actuels et futurs doivent nécessairement assurer et optimiser la transparence, la traçabilité et l’intégrité des documents, propositions, débats, décisions et tout autre objet, mécanisme ou processus participatifs.

Par transparence nous entendons que toute donnée liée à ces processus et mécanismes participatifs est disponible au téléchargement, à l’analyse et au traitement, toujours sous les standards et formats les plus utilisés pour partager l’information (accessibilité, multi-format, etc.).

Le principe de transparence est une condition nécessaire au contrôle des mécanismes et processus participatifs, mais il ne doit en aucun cas être étendu au traitement des données personnelles ou servir des attaques contre la vie privée des participant.e.s à la plateforme.

Nous entendons par traçabilité la capacité de trouver facilement et dans le détail l’histoire (passée comme future) de l’élaboration des propositions, plans, régulations ou quelqu’autre objet de participation ou décision compris dans un mécanisme ou un processus. La plateforme doit à tout moment montrer comment, pourquoi, par qui et avec quelles garanties un morceau d’un processus participatif a été rejeté, approuvé ou bloqué.

Nous entendons par intégrité l’authenticité d’un contenu spécifique, et l’assurance qu’il n’a pas été manipulé ou altéré sans que cette modification ait clairement été enregistrée et qu’elle soit visible et accessible. L’exigence d’intégrité revient à la non-manipulation des propositions et résultats des processus ou mécanismes participatifs.

Égalité d’opportunité et indicateurs qualitatifs

Conjointement aux garanties définies précédemment, la plateforme promet de fournir des opportunités identiques pour toute personne, aussi bien concernant les propositions que toute autre contribution que la plateforme accueille. Celle-ci offre des possibilités égales de participation à tous les processus (propositions, débats, etc.) : toute personne peut les voir, les discuter, les commenter, les évaluer, les traiter, sans discrimination d’aucune sorte. L’identité numérique des utilisateur.trice.s de la plateforme sera ainsi toujours personnelle et non-transférable. Le processus de vérification qui confère les droits à la décision sur la plateforme sera également unique, et la responsabilité incombe à l’entité administrative en charge de la plateforme d’éviter l’usurpation d’identité d’une personne ou d’une entité.

La plateforme doit promouvoir, avec l’objectif d’en assurer le caractère démocratique, l’utilisation d’indicateurs qualitatifs développés sur la base des données obtenues par les différents processus et mécanismes participatifs et par l’activité des utilisateur.trice.s. Le partage des réglages des différents modules ainsi que l’open data seront mis en avant dans le choix de ces indicateurs.

L’égalité de participation des citoyen.ne.s est un des principes fondamentaux de tout système démocratique ; la plateforme doit non seulement assurer une égalité d’opportunité concernant les usages et les fonctions mais également les droits d’accès. Ainsi, l’organisation en charge de la plateforme s’engage à agir pour favoriser l’accès à, et le soutien de, la plateforme pour tou.te.s les citoyen.ne.s de la même manière. Les outils et ressources appropriées pour la plateforme sont disponibles à tous sans distinction.

Confidentialité des données

La confidentialité et le caractère privé des données personnelles que les individus pourraient fournir pour participer à n’importe quelle fonctionnalité et/ou possibilité de participation que la plateforme offre doivent être garantis à tout moment. En aucun cas des données personnelles ne doivent être transmises à un tiers. Les données personnelles ne seront pas utilisées plus que ce qui est strictement nécessaire dans le cadre de l’enregistrement des utilisateur.trice.s et des améliorations de la navigation sur la plateforme.

Dès que la technologie de la plateforme le rend possible, l’expression de préférences politiques ou de volontés au cours de processus de décision devra rester inaccessible même à l’administrateur de la plateforme ou le(s) serveur(s) l’hébergeant.

Responsabilité et suivi

Répondre à toute demande et à toutes les contributions le plus rapidement possible doit être un engagement pris envers les citoyen.ne.s. Un autre se situe dans le suivi des résultats des processus participatifs et la réponse à celles et ceux qui les demandent. Enfin, le dernier engagement consiste en l’étude de l’intégration d’indicateurs pour contrôler le processus participatif une fois terminé, afin d’en évaluer systématiquement le déroulé.

Amélioration permanente et collaboration inter-institutionnelle

Des mécanismes d’évaluation périodiques seront mis en place afin de faciliter l’amélioration de la plateforme.

La priorité sera donnée à la collaboration et à l’échange d’expériences entre les institutions incluses dans le projet, dans l’objectif d’améliorer, réparer et construire de nouveaux développements visant à améliorer sans cesse la plateforme.

Dans ce but, une atmosphère de collaboration sera mise en valeur pour le développement d’améliorations qui visent à bénéficier à l’ensemble de la plateforme, ce qui permet la coordination entre différents acteurs si nécessaire.

Conditions d’utilisation

Tous les points de cette charte doivent être reproduits dans le texte du contrat de licence que chaque organisation qui intègre Decidim à ses services établit avec les utilisateur.trice.s et ne doivent jamais être contredits.

Open Source Politics est une entreprise qui développe des plateformes de démocratie participative pour des acteurs publics, privés et associatifs. Contactez-nous si vous souhaitez vous engager dans un dispositif de concertation ou un budget participatif utilisant des outils civic-tech !

Pourquoi et comment nous choisissons de construire un modèle économique fondé sur des biens communs numériques ?

Pourquoi et comment nous choisissons de construire un modèle économique fondé sur des biens communs numériques ?

Lorsque nous avons créé Open Source Politics, au cœur du bouillonnement démocratique du printemps 2016, nous avions l’habitude de conclure nos présentations en constatant que la civic-tech n’avait encore rien prouvé et que le premier enjeu pour assurer sa progression allait être de trouver un modèle économique pérenne.

Deux ans plus tard, une première sélection s’est naturellement opérée. D’un côté, les démarches citoyennes qui poursuivaient un horizon électoral ont été au bout de leurs expérimentations ; elles formeront le socle de sédimentation des prochaines itérations, avec un besoin crucial d’accès à de nouveaux financements. De l’autre, plusieurs entreprises ont débuté leur phase de croissance en commercialisant avec succès des plateformes et applications auprès d’institutions publiques et d’acteurs privés.

Puisque nous sommes souvent questionnés sur le modèle OSP, nous avons pris le temps, au cours des derniers mois, d’analyser les différentes approches de notre marché en cours de structuration. Une occasion de réfléchir à nos propres spécificités et d’anticiper les conséquences à long terme des choix politiques et économiques qui s’opèrent actuellement.

Indiquons tout d’abord que la recherche d’un modèle de rentabilité n’est pas obligatoire : pour les projets de nature associative, reposant essentiellement sur des contributions bénévoles et militantes, l’appel aux dons philanthropiques et/ou aux subventions publiques peut suffire. Citons l’exemple de l’association Regards citoyens, qui alerte d’ailleurs régulièrement sur les dérives potentielles d’un civic-business.

En revanche, pour que les démarches officielles de démocratie participative bénéficient du potentiel des civic-tech, il est nécessaire d’investir dans le développement d’outils sans cesse plus performants et dans un accompagnement méthodologique professionnel. C’est la voie dans laquelle nous nous sommes engagés avec OSP — sans abandonner nos actions associatives pour autant.

Aux États-Unis, la Knight Foundation en liste huit variantes mais, pour notre part, nous identifions à ce stade 4 grands modèles de financement de notre secteur d’activité : lever des fonds, vendre des données, vendre des licences, vendre des compétences. S’ils peuvent tous se révéler viables et lucratifs à court et moyen terme, ces modèles n’auront assurément pas les mêmes conséquences démocratiques à long terme.

Lever des fonds

C’est le modèle de financement classique d’une start-up pour accélérer sa croissance. En se projetant sur la réussite économique future d’une entreprise, un investisseur en capital-risque (aussi appelé venture capitalist ou business angel en anglais) va injecter beaucoup d’argent en échange de parts dans une société. Cet apport de liquidités permet à l’entreprise de recruter de nouveaux collaborateurs, d’investir en recherche et développement, de déployer un plan de communication plus ambitieux et d’asphyxier la concurrence dans la logique d’être l’acteur dominant du marché pour empocher à terme une mise quasi monopolistique — the winner takes all.

Nous faisions état fin 2016, à l’occasion du sommet mondial du Partenariat pour un Gouvernement ouvert organisé à Paris, de notre crainte que la civic-tech française, à rebours des tendances internationales, se détourne de la création des biens communs numériques pour s’orienter quasi exclusivement vers le financement de logiciels propriétaires.

Notre diagnostic est en train de se réaliser puisque certaines des “entreprises civic-tech” françaises les plus visibles ont levé plusieurs millions d’euros au cours des six derniers mois. Ainsi ont-elles pu doubler leurs effectifs en quelques mois et intensifier leur communication, parfois conjointe, à destination des institutions et du grand public.

Lever des fonds n’est pas un problème en soi, bien au contraire, mais ce n’est en réalité qu’un financement temporaire pour accélérer la mise en place du véritable business model d’une entreprise. Par conséquent, la question essentielle est bien celle-ci : quel est le modèle économique qui a convaincu des investisseurs publics et privés de s’engager auprès de ces acteurs de la civic-tech ?

Vendre des données

Dès juin 2015, à l’occasion d’un test de l’application américaine Brigade, qui était présentée comme le “Tinder de la démocratie”, le potentiel économique du big data politique était perceptible. Les plateformes qui collectent dans leurs bases de données nos opinions sous forme de réponses à des micro-sondages ou de signatures de pétitions se constituent de véritables mines d’or dans notre dos.

Quand bien même elles se défendraient de le faire aujourd’hui, quelles garanties ces entreprises nous apportent-elles qu’elles n’exploiteront pas demain ces données à des fins commerciales, quand le niveau de l’offre et le besoin de trésorerie seront trop irrésistibles ? Les décideurs politiques, les journalistes et les grands acteurs économiques, qui investissent déjà des fortunes dans les mesures de l’opinion effectuées par les instituts de sondage, n’attendent que cela : des outils qui permettent de cibler précisément un segment de la population pour lui adresser le contenu qui lui plaira au regard de son historique politique et qui assurera ainsi le succès d’une élection ou d’une entreprise de lobbying.

Deux expériences concrètes du pouvoir discrétionnaire de ces plateformes ont levé nos derniers soupçons.

Lors de la récente consultation “Démocratie numérique” dont nous assurions la modération et la synthèse pour l’Assemblée nationale, un tiers du trafic global enregistré sur la plateforme est provenu d’un lien direct vers sa propre proposition que Change.org a partagé avec 1,5 million de fans sur Facebook et adressé par email à ses 500 000 utilisateurs les plus intéressés par les questions institutionnelles. Logiquement, cette proposition fut de très loin la plus populaire (quasiment 20% de l’ensemble des votes exprimés sur un total de 1700 contributions). En un seul message ciblé, Change.org a eu plus d’impact qu’un mois de communication quotidienne de l’Assemblée nationale sur ses réseaux sociaux et que la dizaine d’entretiens du président de l’institution et de plusieurs député-e-s, pourtant relayés par nos plus grands médias écrits, radio et télévisés ! C’est formidable pour de nombreuses causes qu’une plateforme comme Change.org ait atteint une telle masse critique, mais un si grand pouvoir impose de grandes responsabilités.

Dans le cadre de missions d’accompagnement de concertations publiques locales, nous avons par ailleurs eu l’occasion de diffuser des “Facebook Ads”. Il s’agit de publications sponsorisées dont nous avons pu calibrer l’audience avec une précision redoutable : en échange de quelques dizaines d’euros, nous pouvions placer l’invitation à une réunion publique ou le lien vers un questionnaire sous les yeux des quelques milliers d’utilisateurs de Facebook résidant dans tel ou tel quartier, correspondant à telle ou telle tranche d’âge et ayant démontré par leurs likes un intérêt pour tel ou tel sujet.

Si l’échantillon est assez conséquent, l’investissement est considérablement plus efficace — notamment auprès des jeunes citoyens — que la diffusion de tracts sur le marché ou l’envoi d’un courrier dans les boîtes aux lettres. Le problème, c’est que Facebook limite volontairement la portée des messages pour nous inciter à rajouter quelques euros en échange d’un affichage plus important. Les plateformes de pétitions fonctionnent de la même façon : payez 10 euros pour que votre pétition soit directement envoyée à 1000 signataires potentiels supplémentaires. Et ainsi de suite.

L’adage est désormais célèbre : “Sur Internet, quand c’est gratuit, c’est nous le produit.”

Dans une “économie de l’attention” où il est de plus en plus difficile de faire passer un message à caractère civique hors des bulles d’initiés déjà convaincus et impliqués, la définition de l’ordre du jour démocratique peut-elle ne plus dépendre que des filtres payants imposés sans transparence ni contre-pouvoir par des plateformes privées ?

Vendre des licences

Une mauvaise traduction de “free software” induit en erreur de nombreux interlocuteurs qui nous sollicitent : ce n’est pas parce qu’un logiciel est libre qu’il est gratuit.

Sans même parler du développement du logiciel, l’utiliser présente des coûts de déploiement, de configuration, d’hébergement et de maintenance. Inversement, une fois qu’il est développé et en dehors des coûts précités, la duplication d’un logiciel a un coût marginal nul. Le développement ayant déjà été financé et réalisé, n’importe qui peut en bénéficier. En échange, il faut investir dans les prochaines évolutions, qui bénéficieront en retour à tous. À l’inverse, dans le cas d’un logiciel propriétaire, il est nécessaire de payer une licence d’exploitation pour un logiciel qui existe déjà, afin de rentabiliser l’investissement initial comme dans le cas d’un produit manufacturé. Au passage, en cas de position dominante tendant vers le monopole, il y a fort à parier que vous allez payer de plus en plus cher puisque vous n’avez pas d’alternative.

Ainsi l’État français a-t-il payé de plus en plus cher pour utiliser une même plateforme propriétaire. Au lieu de faire monter en compétences les administrations dans la gestion d’une solution de base et d’investir dans son amélioration — quitte à confier cette dernière à des entreprises de développement privées — la puissance publique accepte de payer, licence après licence, une plateforme dont elle ne maîtrise ni le code source ni la stratégie d’évolution. De manière cocasse, c’est déjà un investissement public, via une participation de la Caisse des Dépôts et Consignations, qui finance en partie le développement de cette solution qui prive L’État de sa souveraineté en matière de démocratie participative en ligne !

Recourir à l’offre Software as a Service (SaaS) d’une entreprise qui a fait ses preuves est un choix confortable qui déresponsabilise les décideurs et les équipes techniques des ministères et des collectivités territoriales. Il présente selon nous — et nous le disons en tant que citoyens au-delà des intérêts concurrents de notre entreprise — un risque majeur de privatisation d’outils et de compétences qui doivent au contraire être partagés avec le plus grand nombre.

Faudrait-il au contraire que l’État crée sa propre plateforme ou rachète les droits de celle de son prestataire privilégié ? Ce serait potentiellement tout aussi grave, dans l’hypothèse imprévisible d’un gouvernement aux pratiques liberticides qui se servirait de telles plateformes pour un fichage des opinions des participants ou une modification a posteriori de leurs contributions. C’est notamment la position de nos inspirateurs barcelonais qui ont conçu la plateforme Decidim dont nous sommes partenaires. Virgile Deville a développé cette argumentation début décembre 2017 lors d’une conférence du think tank Décider Ensemble autour des rapports d’institutionnalisation ou d’indépendance entre civic-tech et démocratie représentative.

Chaque choix de design et d’intégration effectué par une équipe technique sur une plateforme a, même inconsciemment, un impact sur les utilisateurs. Prenons un exemple : le fait de connaître le résultat d’un vote avant de participer modifie nos comportements. Avec un logiciel libre, nous pouvons avoir un débat sur le fait de donner accès ou non à cette information aux participants — quitte éventuellement à développer les deux options. Dans le cas d’un logiciel propriétaire, un module de visualisation des avis positifs, neutres ou négatifs participe d’une offre globale à prendre ou à laisser car ces choix décisifs ont déjà été arbitrés par les développeurs qui, in fine, contrôlent le sens de votre processus participatif. Code is Law.

Vendre des compétences

Que faire alors ? Comment financer des outils numériques réellement démocratiques ? Le processus de création d’un bien commun viable est assurément plus lent, mais à terme il est considérablement plus vertueux et plus résilient.

L’Assemblée Nationale vient de montrer l’exemple : à l’automne 2017, elle a fait appel à Open Source Politics pour la conseiller dans la configuration et l’utilisation d’une instance DemocracyOS que son équipe technique a appris à utiliser et à déployer sur les serveurs sécurisés de son propre hébergeur. Elle est désormais libre de mener autant de consultations sur DemocracyOS qu’elle le souhaite avec ses propres ressources. Autre avantage, l’Assemblée Nationale a pu missionner Open Source Politics pour analyser les contributions sans que nous ayons accès à la base de données en cours de consultation, et donc sans que nous ayons aucun moyen d’altérer les contributions des citoyens. L’Assemblée Nationale a tiré les conclusions de son utilisation et émis un cahier des charges pour des évolutions fonctionnelles souhaitables avec un horizon de plusieurs mois. Une instance démocratique — le Bureau de l’Assemblée Nationale — a validé certaines de ces évolutions et commandé leur réalisation. L’investissement de l’Assemblée nationale bénéficiera à n’importe quelle institution et n’importe quel collectif citoyen qui voudra s’en saisir, partout dans le monde.

Voilà ce qu’est un bien commun numérique. Voilà ce que doit être un investissement public dans un code public.

Quel est l’intérêt d’Open Source Politics si nos clients peuvent se passer de nous dès que le transfert de compétences a eu lieu ? En réalité, ce modèle est totalement cohérent avec le modèle qui consiste à vendre de multiples prestations : héberger et maintenir un outil pour les clients qui n’ont pas les ressources internes suffisantes, développer de nouvelles fonctionnalités lorsque nos clients financent ces améliorations qui seront mutualisées, enfin accompagner l’usage de ces technologies par des formations, des supports de communication, du conseil stratégique, de la modération et de l’analyse…

Depuis le printemps 2016, nous avons élargi notre champ de compétences à l’animation d’ateliers d’intelligence collective et au traitement automatique du langage, afin de comprendre toutes les étapes d’un processus démocratique ouvert et moderne, en ligne et hors ligne. Nous ne vendons pas un bien captif ; nous partageons un savoir-faire. La plateforme de participation n’est qu’un outil, une partie d’un processus qui se heurte encore à des barrières sociologiques et cognitives qui excluent de la participation une large partie de la population. De même que les plateformes n’évoluent pas en un claquement de doigts, la participation citoyenne ne se décrète pas en un jour.

Il faut, pour reprendre une formule issue d’une réunion de travail avec la mairie de Nancy, donner aux citoyens du pouvoir, du sens et du temps. Du pouvoir, pour qu’ils décident vraiment : 2300 parents d’élèves et enseignants nancéiens ont participé à la première votation en ligne sur l’évolution des rythmes scolaires ; le maire a suivi leur décision. Du sens, pour qu’ils comprennent les démarches auxquelles ils prennent part : grâce à un intense travail de terrain, 14 % des locataires ont voté au premier budget participatif de la RIVP — un record. Du temps, pour que l’habitude se crée et que la confiance se gagne : depuis deux ans, la mairie de Nanterre a pu mener plus d’une dizaine de campagnes de concertation successives pour élargir progressivement le profil des citoyens impliqués.

Notre code commun

Nous abordons les défis qui se présentent à nous avec beaucoup d’humilité. Les plateformes civic-tech sont encore largement perfectibles, les pratiques démocratiques sont fondamentalement à repenser. Depuis le premier jour, nous avons désiré construire une entreprise qui nous ressemble et qui soit alignée avec nos valeurs. Nous avons encore tant à faire, mais nous ne sommes pas seuls et nous savons ce dont le collectif nous rend capable.

Autour de nous, des partenaires géniaux s’engagent pour que le modèle d’une démocratie réellement ouverte existe et nous les remercions pour leur soutien — citons par exemple Entr’ouvert et sa solution de gestion de la relation usager Publik que nous voulons rendre interopérable avec nos plateformes, La MedNum qui soutient les nouveaux modèles de développement de l’innovation en partenariat avec les territoires ou Medias-Cité qui porte la création des chèques APTIC pour diffuser les compétences des acteurs de la médiation numérique auprès de tous ceux qui en ont besoin.

Autour de nous, une vingtaine d’institutions francophones s’apprêtent à rejoindre une communauté d’utilisateurs qui réfléchit et investit de concert dans le futur de nos outils… en partageant avec les mairies de Barcelone, Helsinki et Turin, avec les gouvernements d’Argentine ou de Belgique.

Autour de nous, et nous vous en avons déjà présentés quelques-uns, des chercheurs et des militants du monde entier se mobilisent, non pas pour construire de nouvelles rentes économiques, mais pour faire de la démocratie du XXIe siècle notre bien commun.

Open Source Politics est une entreprise qui développe des plateformes de démocratie participative pour des acteurs publics, privés et associatifs. Contactez-nous si vous souhaitez vous engager dans un dispositif de concertation ou un budget participatif utilisant des outils civic-tech !

@ValentinChaput

@OpenSourcePol

Repenser les concertations avec le traitement automatique des langues

Repenser les concertations avec le traitement automatique des langues

L’art de la synthèse — Partie 1

Accompagnatrice d’institutions pendant leurs processus de concertation, Open Source Politics doit développer une expertise sur toutes les étapes d’une telle démarche. Nous avons, ces derniers mois, beaucoup travaillé sur l’élaboration des synthèses que l’on nous demande dans un but de mise en forme et d’exploitation des diverses contributions aux plateformes numériques que nous construisons. Les volumes de contributions sont en effet particulièrement importants et il est relativement difficile de parvenir à toutes les exploiter correctement sans perdre de vue la cohérence de l’ensemble. Nous avons développé des compétences spécifiques, tournées vers le traitement automatique des langues (TAL), avec un logiciel spécialisé, afin de fournir des synthèses plus précises tout en prenant en compte la structure générale des contributions. Open Source Politics a notamment pu tester ces outils et un logiciel lors de la mission réalisée pour l’Assemblée nationale en octobre 2017—nous y reviendrons.

Ces deux articles sont l’occasion pour nous de retracer notre réflexion sur le sujet, expliquer notre intérêt pour le traitement automatique du langage et exposer nos résultats. Dans ce premier article, nous retracerons rapidement l’histoire du TAL avant de nous concentrer sur l’intérêt de cet outil pour Open Source Politics. Le deuxième article sera consacré à une étude de cas qui nous permettra de montrer, en pratique, l’apport du TAL ; nous reviendrons également sur l’utilisation qu’Open Source Politics en a fait par le passé ainsi que l’évolution de notre réflexion jusqu’à aujourd’hui.

Prémices

C’est l’analyse des données, basée sur la statistique, qui constitue l’ancêtre de la textométrie (la mesure du texte). Il est alors relativement aisé de tracer les premières utilisations de la statistiques et des probabilités à des fins d’analyse du réel. Les historiens soulignent ainsi la récurrence des observations statistiques opérées entre autres par les scribes de l’Egypte antique. Pour Jean-Paul Benzécri, ce sont les nécessités de l’administration des grands empires, tant égyptien que chinois ou mésopotamien, qui impulsent l’usage des statistiques.

Ce n’est par contre qu’à partir des 15 et 16èmes siècle que la mathématisation de la discipline est entreprise, par l’intermédiaire des découvertes de Galilée, Pascal ou Bernoulli notamment. On observe après ces premières avancées un développement croissant de la discipline, malgré une interruption pendant le 19ème siècle. On quitte ensuite la théorie générale de l’analyse des données (via les probabilités et la statistique) pour se concentrer sur l’analyse des textes, qui constituent des données au même titre que les relevés de la hauteur du Nil des scribes égyptiens.

Origines

Descendant (consciemment ou inconsciemment) en droite ligne de la philosophie du langage de Wittgenstein et son obsession à identifier les règles de l’emploi des mots, le traitement automatique des langues est né selon Catherine Fuchs et Benoît Habert au croisement de deux préoccupations venant de domaines assez éloignés.

Le domaine académique s’intéressait ainsi dans la deuxième moitié du 20ème siècle à la formalisation mathématique du langage car cela permettait de le décrire “à la manière d’une machine”.

Au même moment, les nécessités de la Guerre Froide ont favorisé l’intérêt du secteur de la défense pour la traduction automatique. Ces deux enjeux ont attiré les financements et la recherche dans le domaine du traitement automatique des langues s’est alors développée. Deux types d’applications se sont distingués. Le premier s’attache à l’écrit avec notamment :

  • la traduction automatique,
  • la génération automatique de texte (des articles ont par exemple été générés automatiquement par Syllabs pour Le Monde lors des élections départementales de 2015),
  • les correcteurs orthographique et grammatical,
  • les moteurs de recherche,
  • le système de messagerie : le filtrage des mails (spam/pas spam),
  • la classification,
  • l’extraction d’information,
  • les agents conversationnels (chatbots),
  • la reconnaissance optique de caractères (OCR).

Le deuxième type d’application s’est concentré sur l’oral, la vidéo et à d’autres formats multimodaux, notamment à travers la gestion d’appels, l’enseignement par ordinateur, le contrôle de système par voix, la synthèse de la parole.

Logométrie

La discipline que représente le traitement automatique des langues s’est essentiellement développée en France à partir des années 1970, dans la lignée des recherches pionnières de Pierre Guiraud et de Charles Muller en statistique lexicale. C’est durant cette période que de nombreuses façons de représenter la donnée textuelle émergent.

Parmi celles-ci, la textométrie (mesure du texte) fait partie d’une discipline qu’on appelle l’analyse de données textuelles (ADT). La lexicométrie (mesure du lexique) en fait également partie et la logométrie s’ajoute à ces deux disciplines, complétant ainsi l’ADT. S’attachant d’abord à évaluer la richesse du vocabulaire d’un texte, la textométrie s’est ensuite spécialisée dans différentes procédures telles que le calcul des correspondances, la classification et d’autres procédures.

Quant à la logométrie (logos = discours ; métron = mesure). Cette discipline se développe au 21ème siècle dans le cadre des humanités numériques. Elle se présente comme un prolongement naturel de la lexicométrie (mesure du lexique) et de la textométrie (mesure du texte). Seulement, c’est le discours ou logos (c’est-à-dire le discours politique, littéraire, médiatique, scientifique…) dans ses dimensions linguistiques et sociales qui est son objet. Il s’agit d’une méthode d’analyse et d’interprétation des discours utilisée dans les Sciences Humaines et Sociales qui est assistée par ordinateur, elle combine ainsi lecture qualitative et lecture quantitative des corpus numériques. Elle articule également lecture globale (le discours entier) et lecture locale (les unités du discours) pour construire l’interprétation.

Rappelons ici deux définitions du concept de “texte” : d’abord, “un texte est une série orale ou écrite de mots perçus comme constituant un ensemble cohérent, porteur de sens et utilisant les structures propres à une langue (conjugaisons, construction et association des phrases…).” Ensuite, “un texte peut représenter un entretien, un article, un livre ou tout autre type de documents. Un corpus peut contenir un ou plusieurs textes (mais au minimum un).” Nous pouvons, à partir de ces deux définitions complémentaires, éclaircir le lien entretenu entre la notion de texte et celle du discours dans le domaine de la logométrie. En effet, si le concept de discours est entendu comme un type de texte d’ordre personnel selon Emile Benveniste, le concept de texte est quant à lui perçu comme une série orale ou écrite de mots cohérents entre eux. Ce dernier est donc à appréhender dans sa forme générique.

Pour résumer les notions auxquelles la démarche de traitement de la donnée textuelle répond, voici les différents éléments qui la constituent :

  1. Les propositions sont des séries écrites de mots.
  2. Dans un corpus textuel sont rassemblés un ou plusieurs textes (de type “discours”) correspondant aux propositions de la consultation. Il s’agit de l’unité établie et constituée manuellement, sur laquelle nous travaillons et qui servira au traitement avec le logiciel IRaMuTeQ.
  3. “Le texte” est un hyperonyme ; il regroupe plusieurs mots plus spécifiques : discours, entretien, article, livre, ou autres.
  4. Une consultation rassemble plusieurs types de discours : “argumentatif”, “explicatif”, “descriptif” par exemple.
  5. Le discours engage systématiquement celui qui le prononce, et est donc envisagé comme étant “personnel”.

De fait, la logométrie qui s’applique au discours est donc naturellement adaptée aux jeux de données des différentes consultations réalisées avec les plateformes déployées par Open Source Politics.

Le logiciel au service de l’analyste

Les résultats de l’analyse réalisée avec le logiciel IRaMuTeQ, un logiciel libre développé par Pierre Ratinaud au sein du Laboratoire d’Etudes et de Recherches Appliquées en Sciences Sociales (LERASS), ouvrent la voie à différentes interprétations. La statistique textuelle permet à l’analyste de s’appuyer sur des critères quantitatifs et non sur une interprétation subjective. Le logiciel nous permet de prendre en compte l’ensemble des dimensions du corpus, permettant à la fois une exhaustivité et une spécificité de l’analyse. Cette démarche nous invite en effet à témoigner à la fois de la contribution individuelle et de la contribution collective.

L’enjeu est de révéler l’articulation des propositions, de révéler comment les propositions interagissent entre elles. Cette articulation se manifeste par une représentation spatiale des contributions, par des graphiques qui permettent d’interpréter plus facilement les résultats de la consultation. Vous trouverez ci-dessous des exemples de visualisation graphique des données intégrés à notre travail de synthèse effectué pour l’Assemblée nationale.

Les résultats produits sont non seulement plus lisibles et compréhensibles, ils correspondent également à un point de vue que nous n’aurions pu adopter sans l’outil.

Par ailleurs, à partir du moment où le fonctionnement du logiciel est expliqué, nous pouvons également garantir que son utilisation n’est pas une simple exploration mathématique déconnectée de la réalité. En effet, elle s’attache à une dynamique autonome qui prend en compte le contexte de la consultation et fait appel à l’attention de l’analyste. Notre synthèse enrichie par ce logiciel ne peut se passer d’une action externe, puisque le logiciel ne fonctionne pas sans l’implication de l’analyste qui devra paramétrer le logiciel en fonction de ses besoins et de son postulat de départ.

Si le traitement ne tient pas compte du contexte en premier lieu, l’analyste se doit de réintroduire cette notion de façon systématique. Par ailleurs, nous ne pouvons pas isoler l’outil d’une problématisation antérieure. L’utilisation d’IRaMuTeQ ne peut être envisagée par et pour elle-même, détachée de toute réflexion en amont. Les sorties produites, dont vous pouvez avoir un aperçu grâce aux exemples ci-contre, seront soumises à l’interprétation humaine en regard de l’hypothèse de départ.

Conclusion

Open Source Politics allie donc à la compréhension de ces algorithmes une interprétation lucide des résultats. Autrement dit, la transparence des algorithmes du logiciel IRaMuTeQ (favorisée par les différents manuels disponibles en ligne ainsi que le libre accès au code) nous permet de garantir l’autonomie d’Open Source Politics dans l’interprétation des résultats et dans la fiabilité des résultats.

@OpenSourcePol

Les innovations méthodologiques utilisées par OSP pour l’analyse des discours

Les innovations méthodologiques utilisées par OSP pour l’analyse des discours

Les innovations méthodologiques utilisées par OSP pour l’analyse des discours

L’art de la synthèse – Partie II

Le traitement automatique des langues (TAL) est un domaine situé au croisement de trois disciplines qui sont la l’analyse linguistique, l’informatique et l’intelligence artificielle. Ce domaine est déjà en développement chez Open Source Politics. Nous aurons l’occasion dans ce deuxième article dédié à la vision de la synthèse que nous avons adoptée de détailler les raisons de notre choix logiciel, d’expliquer plus précisément son action, de développer une petite étude de cas et enfin de revenir sur notre mission avec l’Assemblée nationale afin de clarifier encore l’intérêt de ce type d’outil pour notre activité.

Un choix logiciel traduisant une orientation stratégique.

L’approche que nous adoptons à travers la logométrie est corrélée au TAL. Cette procédure d’analyse de données textuelles à travers les statistiques intervient via IRaMuTeQ, un logiciel libre développé par Pierre Ratinaud au sein du Laboratoire d’Etudes et de Recherches Appliquées en Sciences Sociales (LERASS), dans le cadre de la rédaction de nos synthèses.

À l’heure où les outils de text-mining se multiplient et se spécialisent dans des tâches de plus en plus spécifiques, il en demeure quelques-uns qui offrent la possibilité d’embrasser une grande diversité de traitements. Beaucoup d’outils sont le plus souvent payants et ne permettent pas toujours d’accéder à un panel de procédures satisfaisant, c’est pourquoi Open Source Politics utilise le logiciel open source IRaMuTeQ. Il permet de réaliser de nombreuses procédures de logométrie sur un corpus très large. Les avantages sont nombreux et profitent à l’analyste mais aussi et surtout au citoyen. Un tel outil lui permet par exemple de mieux visualiser la donnée qui lui est présentée et lui confère ainsi une meilleure appropriation des thématiques et des propositions présentes au sein d’une consultation.

Rappelons par ailleurs que les méthodes de la statistique textuelle permettent plus généralement de traiter les textes tels qu’ils ont été écrits ou recueillis sans intervenir pour les modifier. Ainsi, aucune intervention subjective n’interfère au cours de la procédure, garantissant ainsi la richesse lexicale du corpus. Nous traitons des verbatim (propositions) sous leur forme brute que l’on tentera ensuite de saisir et d’analyser à travers le sens des mots et les formes des phrases qui les structurent. En outre, cette discipline auquel le logiciel répond permet d’aborder un corpus sous un angle “objectif”. Ainsi, pour Bénédicte Garnier et France Guérin-Pace, “la statistique textuelle permet d’objectiver et de synthétiser ces informations qualitatives pour faire émerger une représentation commune et diverse à la fois”.

L’objectivité vient des calculs produits par le logiciel. Ce dernier exécute rigoureusement, toujours de la même manière, le traitement du corpus à travers les différentes procédures. Toutefois, les résultats produits ne se suffisent pas à eux-mêmes et nécessitent une interprétation par l’analyste. Ainsi, nous parlons bien d’un traitement objectif via les algorithmes du logiciel. L’analyse finale intègre ce traitement mais se veut au plus près du contexte.

Etude de cas, l’analyse par Iramuteq 

Le débat sur l’identité nationale initié par le gouvernement français au cours de la mandature 2007–2012 a fait l’objet d’un traitement statistique par les chercheurs qui ont développé le logiciel IRaMuTeQ. L’objectif était de comprendre et de rendre compte de la profondeur du débat contrairement aux divers comptes-rendu médiatiques. Pour Pascal Marchand et Pierre Ratinaud, “l’analyse par IRaMuTeQ permet de rendre compte du contenu de toutes les contributions, sans piocher au hasard dans la masse, ni faire intervenir nos propres préjugés. Il s’agit juste de reconnaître et de trier automatiquement l’intégralité du vocabulaire utilisé par les internautes pour obtenir des classes de discours”.

Ils ont analysé les 18 240 contributions publiées sur le site web du Ministère de l’Immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire.

Leur traitement comprenait plusieurs procédures qui ont permis de mettre en perspective les propositions et d’obtenir des résultats significatifs. Cinq thématiques ont ainsi été isolées et rapprochées des contributions individuelles. Voici un exemple d’interprétation possible à partir des calculs réalisés par le logiciel IRaMuTeQ :

Cette première étape d’analyse au plus près des verbatim constitue un niveau basique d’analyse de la structure du corpus. Elle permet à l’analyste de faire un premier bilan de ce qu’il a compris grâce au logiciel et doit permettre d’affiner son exploitation des contributions. Comme vous pourrez le constater grâce à l’extrait que nous avons reproduit ci-après, la synthèse finale ne se resservira pas de cette première analyse mais témoignera d’un degré d’abstraction important par rapport au corpus originel et aux premières analyses.

On suit donc ici l’intérêt principal de l’outil de TAL dans le cadre de la rédaction d’une synthèse : fournir des outils d’analyse, des cadres à partir desquels l’analyste pourra ensuite déployer ses interprétations de l’ensemble des contributions, en étant absolument certain de prendre en compte l’entièreté du corpus. L’outil est une pièce nécessaire mais pas suffisante du raisonnement conduisant à la construction d’une synthèse.

En partant des groupes d’opinions que le logiciel a permis de formaliser, les chercheurs ont ainsi pu exprimer des polarités qu’ils n’auraient pas remarquées en parcourant le site web manuellement. Il est d‘ailleurs à noter que le site du ministère n’a pas fait l’objet d’une politique d’open data. Dès sa fermeture, l’ensemble des données a donc été perdu, ce qui constitue une excellente illustration de la nécessité du libre accès aux données.

Ainsi, à travers l’usage d’IRaMuTeQ, les chercheurs ont non seulement extrait les thématiques abordées mais ont également explicité des émotions parfois contradictoires présentes en filigrane à travers le corpus.

L’intérêt de la démarche.

Nous avons eu l’opportunité de développer cette nouvelle méthodologie lors de la mission effectuée avec l’Assemblée nationale en octobre 2017. L’institution avait alors lancé une concertation visant à ouvrir un espace d’expression citoyenne sur le thème de la refondation de l’Assemblée ainsi que les potentielles ouvertures à la participation citoyenne au cours du travail parlementaire. Nous avons donc dû produire, en un temps relativement court, une synthèse témoignant au mieux du contenu déposé par les citoyens sur la plateforme DemocracyOS déployée par Open Source Politics pour l’occasion.

Nous avons choisi de faire reposer la synthèse sur une hybridation de deux méthodes ; nous avons ainsi isolé les verbatim qui nous semblaient les plus pertinents dans chaque catégorie. Ce processus de sélection a été rendu possible par l‘activité quotidienne de l’équipe d’Open Source Politics sur la plateforme pendant toute la durée de la consultation.

Ce travail nous a donné une importante connaissance intrinsèque des contributions. Nous avons adjoint le traitement automatique du langage à ce premier processus. Nous avons donc pu fournir à l’Assemblée nationale des graphes de visualisation des contributions — cela nous a permis d’obtenir une distance vis-à-vis de la concertation qui nous paraît impérative dès lors que l’on souhaite obtenir une synthèse représentative des échanges, objective, non biaisée par notre engagement quotidien sur la concertation. Cette première expérience a donc marqué la première utilisation par Open Source Politics du TAL dans la rédaction d’une synthèse qui a ainsi été d’autant plus étoffée et nourrie.

De manière plus générale, à l’issue d’une consultation en ligne, nous construisons une synthèse représentative des échanges qui ont eu lieu lors des débats. Dans cette synthèse, nous allons spécifier les exemples de verbatim les plus discriminants, qui sont aussi les plus explicites en terme de sens vis-à-vis de la problématique et des thèmes initiés lors du débat. L’usage d’une procédure de logométrie n’est pas indispensable mais elle donne plus de possibilités de lecture du jeu de données. Le traitement automatique de la langue permet donc d’enrichir la synthèse grâce à des procédures non-reproductibles par l’humain et augmentant la capacité de traitement d’un important volume de données.

En bref, voici la liste non-exhaustive des éléments qui valorisent la synthèse :

  • Un point de vue unique sur le jeu de données issu de la consultation,
  • Une représentation des mots les plus révélateurs,
  • Une visualisation graphique des données présentée de manière intelligible.
  • Une démarche objectivée mais humble : les résultats sont des pistes proposées, ils restent interprétables par le citoyen et réutilisable par qui le veut.

Conclusion

Dans le cadre des missions les plus ambitieuses, Open Source Politics suit le processus de concertation de ses clients depuis la définition des attentes de l’organisation jusqu’à la rédaction de la synthèse et l’annonce des résultats.

Nous sommes donc impliqués quotidiennement dans le suivi des contributions, ce qui nous laisse peu de distance vis-à-vis de celles-ci. Dans l’objectif de la rédaction d’une synthèse, le traitement automatique du langage (TAL) nous permet donc de faire fi de nos préjugés tout en rendant compte de la totalité des contributions, ce qui serait chose impossible sans l’intervention du TAL.

À l’issue de ce processus nous avons donc acquis une double compétence vis-à-vis du corpus, à savoir l’implication directe et la distanciation nécessaire à l’élaboration d’une synthèse équilibrée. Celle-ci pourra alors servir au mieux son objectif premier, permettre la clarté de la contribution des citoyens pour faciliter la co-construction des politiques publiques.

Civic Hall européen à Madrid : quinze jours en immersion

Civic Hall européen à Madrid : quinze jours en immersion

Dans le cadre d’un hackathon de deux semaines sur le thème de l’intelligence collective au service de la démocratie, Virgile Deville s’est rendu, pour Open Source Politics et Democracy Earth, à dans le Civic Hall Madrid afin de faire évoluer Sovereign, le projet de logiciel de la fondation. C’était également l’occasion pour lui de découvrir le Medialab Prado, un véritable espace collaboratif citoyen.

Arrivé à Madrid le 18 novembre 2016, Virgile a pu rapidement s’imprégner de l’atmosphère qui régnait sur place. Coup de cœur immédiat pour la capitale espagnole, vivante tout en restant fidèle à son histoire, à la fois agréable et abordable. Le seul bémol aura été l’absence regrettée du beau temps.

Situé en plein centre de la ville, à proximité de la gare d’Atocha, le Civic Hall madrilène s’est installé dans une ancienne scierie réaménagée, au cœur d’un quartier dynamique et festif. Le bâtiment est spacieux et aéré. Il compte un fablab, un espace d’exposition, un grand espace de travail et une salle de conférence. L’équipe du Medialab Prado est composée non seulement de personnes de la mairie — le “ParticipaLab” — mais aussi de personnes en résidence sur place — sociologues, hackers (robotique), arts numériques… Ce staff éclectique gère l’accueil et travaille sur des projets personnels. Une attention toute particulière est donnée à la médiation. Ainsi, des personnes sont là pour accueillir les différents publics et les aider à utiliser le lieu, ouvert à tous. Chacun peut décider de venir y proposer un projet quand il le souhaite. En résumé, le Medialab Prado c’est une équipe bienveillante et ouverte, mais aussi et avant tout acharnée et travailleuse, professionnelle et expérimentée puisqu’il existe depuis 10 ans. Avant d’occuper son emplacement actuel, l’équipe du Medialab se réunissait dans un espace en sous-sol.

Medialab prado
Installés dans une ancienne scierie, les locaux du Medialab Prado sont incroyablement spacieux et biens aménagés.

Une fois la découverte du lieu effectuée, les choses sérieuses pouvaient commencer. Le staff du Medialab s’attela à former des groupes de travail pluridisciplinaires, avec un éventail de compétences allant du code à la rédaction ou la narration, en passant par des profils plus artistiques.

Installés dans une ancienne scierie, les locaux du Medialab Prado sont esthétiques et spacieux

Une fois la découverte du lieu effectuée, les choses sérieuses pouvaient commencer. Le staff du Medialab s’attela à former des groupes de travail pluridisciplinaires, avec un éventail de compétences allant du code à la rédaction ou la narration, en passant par des profils plus artistiques.

Le sujet sur lequel tous les groupes allaient devoir travailler était le suivant : “L’intelligence collective au service de la démocratie”.

En plus de Virgile (Open Source Politics/Democracy Earth), l’équipe était composée de Claudia (artiste numérique), Angeliki (illustratrice), Mia (auteure d’une thèse sur les nouvelles formes de partis politiques ), Mair (étudiante en sciences politiques ), Roxana (experte en design-thinking) et enfin Juan-Felipe (scénariste). En parallèle, deux codeurs ont participé au projet : Gage et Osiel.

Les supers illustrations créée toutes au long des deux semaines.

Dream Team at work !

Une équipe dont les membres avaient donc des parcours diamétralement opposés, mais complémentaires… Pas évident pour Virgile d’encadrer des profils aussi éclectiques. Cela dit les participants ont pu, dès les premiers jours, utiliser une instance de Sovereign pour prendre leurs décisions. Ils ont reproduit le processus de développement des livrables suivant :

  • Définition du problème ;
  • Test du logiciel existant et feedback ;
  • Définition des livrables ;
  • Vote et délibération ;
  • Répartition des tâches.

Pour ce qui est du thème global choisi, les membres ont assez rapidement exprimé leur désir de traiter du numérique et du futur de la démocratie en les reliant à la thématique de la souveraineté populaire dans le contexte espagnol. Le sujet était d’actualité. En effet, la presse espagnole titrait sur la révélation en novembre dernier d’une vidéo enregistrée en 1995 où Adolfo Suárez, ancien Président du gouvernement espagnol, révélait avoir refusé en 1976 d’organiser un référendum sur la nature monarchique ou républicaine du régime (voir article ci-dessous en espagnol).

Il faut bien comprendre que le sujet reste très sensible en Espagne, où le roi possède toujours un réel pouvoir — il est par exemple le chef des armées. Pour contourner le tabou, l’équipe a choisi de traiter la question sous un aspect moins concret, à travers une narration fictionnelle.

L’idée était de souligner la corrélation suivante : comme ont pu l’être les rois et les reines d’antan, les administrateurs de nos outils de gouvernance numérique sont les souverains des démocraties connectées. Ils disposent d’un droit de regard sur les prises de décision publiques, mais aussi sur les opinions et données personnelles collectées sur leurs plateformes.

Gouvernance digtiale
L’enjeu pour la démocratie de créer des systèmes décentralisés

C’est la raison pour laquelle toute une partie de la communauté internationale de la civic-tech préconise d‘utiliser des plateformes open source, là où la démarche des éditeurs de logiciels propriétaires pose un problème de transparence et de souveraineté. Pour y remédier, il est nécessaire de concevoir un système de gouvernance décentralisé et incorruptible. C’est là que Democracy Earth, le projet successeur de DemocracyOS, entre en jeu. Mais c’est une histoire pour un autre article

À quoi aboutit-on lorsque l’on fait travailler une équipe aussi hétéroclite ? Réponse : une plateforme portée par un message fort : la question du devenir de la souveraineté au-delà des États-nations.

Après plusieurs jours de travail, l’équipe lance la plateforme Kingdom Tale”. Il s’agit d’une expérience en ligne dont l’objectif est de sensibiliser l’opinion sur la question globale de la souveraineté individuelle au XXIe siècle et, à travers une narration fictionnelle, de discuter de la monarchie en Espagne et des autres monarchies modernes en dressant un parallèle entre celles-ci et l’aspect numérique des systèmes politiques contemporains.

Kingdom Tale

Après cette courte introduction, le lecteur est propulsé dans un mini-jeu dans lequel il incarne l’empereur actuel du “Royaume dont je ne veux pas me souvenir”. Tout paraît calme durant les premiers instants. On peut reconnaître différents bâtiments célèbres de Madrid. À l’approche de l’empereur, ses sujets le suivent paisiblement… Mais rapidement, ceux-ci se rebellent et envahissent la Plaza de la Puerta del Sol (le lieu de réunion des Indignados en mai 2011) !

L’expérience interactive

Dès lors, l’axe narratif se dévoile et l’on découvre le contexte dans lequel évoluent les citoyens et le successeur de l’empereur, le “Roi Ier” du “Royaume dont je ne veux pas me souvenir”. Un roi qui a su faire preuve d’un désir d’équité et de justice sociale, mais qui reste l’héritier d’un système fondamentalement injuste dont il ne peut que préserver l’intégrité, malgré sa bonne volonté.

Kingdom Tale
La narration autour de l’expérience

Enfin, le lien final est un appel à la mobilisation intitulé “BecomeSovereign” qui ouvre sur une instance de Democracy Earth permettant aux utilisateurs de voter sur des questions telles que les lois de succession des héritiers royaux ou encore le maintien des pouvoirs décisionnels des monarques.

Le logiciel de débat « Sovereign » de Democracy Earth

L’expérience de Virgile au Medialab Prado s’est avérée plaisante et extrêmement enrichissante. Ce hackathon a non seulement été pour lui l’occasion d’avancer sur le projet Democracy Earth, mais aussi de tisser des liens avec l’écosystème civic-tech espagnol, qui émane directement du mouvement des Indignados et qui a pu mener de nombreuses expériences depuis l’accession au pouvoir de coalitions citoyennes dans les principales villes espagnoles comme Madrid, Barcelone ou La Corogne. C’était également l’occasion de rencontrer une communauté de près d’une centaine d’innovateurs démocratiques du monde entier qui s’attellent tous à des projets incroyables et variés et qui ne transigent pas avec les valeurs autour desquelles ils se retrouvent — notamment le logiciel libre (synonyme de coopération et transparence) et un certain attrait pour les espaces de participation qui engagent la responsabilité des institutions et des décideurs politiques vis-à-vis des citoyens.

Parmi les autres projets, Virgile a été particulièrement impressionné par :

  • Turnometro : Une application de décompte ou de demande du temps de parole lors d’assemblées générales, émanant directement de l’expérience de Wiki Politica au Mexique. Turnometro permet également de recueillir des avis, des ressentis sur chacun des speakers.
  • Red Argos : Outil de rédaction collaborative en temps réel basé sur la technologie jetpad (alternative open source à Google docs), visant à améliorer la participation au processus législatif.
  • Consul + Emapic : Fusion d’Emapic qui permet d’élaborer des sondages géolocalisés et de Consul, l’outil de participation citoyenne créé par la mairie de Madrid. L’idée étant de localiser la provenance des propositions mais aussi de pouvoir quadriller, pour chaque proposition, la répartition des votes par quartier etc.
  • Digidem Guide : Une plateforme qui centralise et redirige vers différents outils de consultation/participation citoyenne en fonction des besoins (OpenSpending pour la transparence des dépenses publiques et privées, Loomio pour l’argumentation et la discussion, Pol.is pour la consultation à large échelle etc.).

Le Medialab Prado est un véritable modèle d’innovation démocratique pour plusieurs raisons :

1. L’accessibilité : le lieu est ouvert à tout citoyen qui veut y mener un projet, et une équipe de médiateurs y est disponible pour l’accompagner.

2. La collaboration avec la mairie : les membres du “ParticipaLab” travaillent à la mairie et mènent les expérimentations au sein du Medialab. Ce genre de partenariat entre société civile et institutions est passionnant car il élargit le champ des parties prenantes dans les démarches de concertation et rend plus facile l’implication des citoyens.

3. L’ouverture sur l’international : tout en traitant des sujets locaux, l’équipe du Medialab parvient à organiser des hackathons avec des participants venus du monde entier et leur garantit un accompagnement par des mentors reconnus, comme Audrey Tang, ministre du numérique de Taiwan.

4. La diversité des thématiques : le Medialab accueille et promeut aussi bien des projets de robotique que des projets artistiques, sociaux ou musicaux…

C’est assurément le modèle qui doit nous inspirer collectivement pour concevoir le futur Civic Hall Parisien.

Equipe Civic hall parisien
Les participants

Article rédigé par Noe Jacomet (@NoeJcm)

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